« L'orgue est un orchestre entier, auquel une main habile peut tout demander; il peut tout exprimer. » Balzac.
L'orgue Hammond est inventé dans les années 1930 par un horloger américain nommé Laurens Hammond (1895 – 1973). Il s'agit d'un instrument électromécanique s'inspirant de l'orgue traditionnel. D'un coût bien inférieur à celui des orgues à tuyau, il a été conçu pour répondre à la demande de nombreuses églises fréquentées par les noirs américains. Dans cette volonté de construire un instrument pouvant reproduire les sons de l'orgue traditionnel, Hammond utilise un générateur de sons révolutionnaire : celui-ci est constitué d'un moteur synchrone aussi précis qu'une horloge et qui permet de faire tourner des dizaines de roues phoniques avec un fréquence stable. Le principe de la roue phonique est déjà utilisé dès 1897 lorsque l'américain Thaddeus Cahill (1867 – 1834) invente le Telharmonium.
Le générateur de son de l'orgue Hammond est donc composé de petites roues dentelées qui tournent chacune devant un aimant sur lequel est enroulé, en spirale, du fil électrique. Pour construire une gamme mélodique, les roues doivent tourner à des vitesses différentes. Les roues sont regroupées par deux et chaque groupe est entraîné par un embrayage à ressort. C'est la vitesse de rotation qui détermine la hauteur de la note. L'ensemble des 91 pignons est entrainé par un moteur électrique alternatif synchrone qui cale sa vitesse de rotation sur la fréquence du courant (50Hz en Europe, 60Hz aux États-Unis).
Les courant induits par les roues sont amplifiés et produisent les sons à travers deux haut-parleurs. Les sons sont ensuite affinés en utilisant des tirettes, qui ont pour fonction de mixer chaque note fondamentale avec des harmoniques.
Afin d'être amplifié, l'orgue Hammond est souvent associé avec une cabine Leslie. Malgré sa réticence à ce mariage de marque, Laurens Hammond accepte l'association de ces deux créations. Inventée par Don Leslie (1911 – 2004), la cabine Leslie est une caisse en bois (à gauche sur la photo), dotée d'un amplificateur et de deux haut-parleurs rotatifs qui brassent le son et le font « tourner ». La vitesse de rotation est complètement pilotée par l'instrumentiste. C'est grâce à cet ingénieux système que l'on obtient un vibrato naturel .
L'orgue ainsi construit coûte trente fois moins cher qu'un orgue à tuyau. La technique de jeu est comparable à ce dernier : il est constituté d'un pédalier de 25 notes, de deux claviers de 61 touches chacun. Le modèle le plus connu et le plus utilisé par les musiciens de jazz est l'orgue Hammond B-3, mis au point à partir de 1955. Notons que bien qu'il soit très fiable, cet instrument reste très lourd voire intransportable. Hammond et d'autres marques (Roland, Korg) développent par la suite des modèles entièrement numériques aux sonorités plus que fidèles.
De nombreux musiciens se sont essayés à jouer sur l'orgue Hammond, d'abord dans les églises et puis dans les salles qui en possédaient. Mais c'est en la personne de James Oscar « Jimmy » Smith que l'orgue de jazz Hammond B-3 trouve sa figure ultime. Son jeu se caractérisait par une répartition très spécialisée de ses membres : sa main gauche jouait la basse au clavier ; le pied gauche rythmait celle-ci par une pulsation régulière et courte au pédalier, ou doublait parfois les lignes de basses ; sa main droite était chargée des improvisations mélodiques ; pour finir, le pied droit était occupé à donner du relief à l'ensemble en contrôlant la pédale d'expression de l'orgue. En pleine période hard-bop (années 1950-1960), il s'entoure des meilleurs solistes tels que Art Blakey (batterie), Lee Morgan (trompette), Kenny Burrell (guitare), Stanley Turrentine (saxophone), etc., et enregistre aussi bien chez le prestigieux label Blue Note, que chez Verve :
« Le jazz tout entier s'y exprime dans des tourbillons de basses telluriques et d'accords célestes, où l'on retrouve les grains de poussière du blues et les griseries du gospel, les bourrasques plaintives du Sud et les vents fuligineux du Nord, la moiteur des bars et la transe religieuse, la faconde chaloupée du swing, les galops dévastateurs du rythm'n blues et les embardées fougueuses du bop. »[1]
Au sein de son énorme discographie, nous sélectionnons pour le lecteur quelques albums tels que House Party[2], The Sermon[3], Cool Blues[4], Crazy Baby[5], Midnight Special[6], The Cat[7].[O11]
Le son velouté et déchirant de l'orgue attire décidemment de nombreux musiciens de jazz. Au début des années 1960, de nombreux artistes ont enregistré des disques parmi les meilleurs que le jazz ait produit. Citons Jimmy Mc Griff, Larry Young, Wild Bill Davis, Lonnie Smith, Shirley Scott, Jack Mc Duff, Freddie Roach, Rhoda Scott, Eddy Louiss. Au début des années 1990, le regain de popularité pour l'orgue a propulsé au sein des musiques actuelles une nouvelle génération d'organistes : Barbara Dennerlein, Joey DeFrancesco, Larry Goldings, John Medeski.
A la fin de la seconde guerre mondiale, les américains apportent le jazz dans leurs bagages, mais aussi l'orgue Hammond. Il y en avait un dans la plupart des bases militaires installées en France. Bien plus tard, en 1960, ayant décidé de résider en France, l'organiste américain Lou Bennett contribue à faire connaître l'instrument sur le vieux continent. Son groupe (avec notamment Kenny Clarke à la batterie) fait un tabac à St Germain. Au milieu des années 1960, les apparitions régulières à la télévision française de Rhoda Scott et de ses pieds nus jouant sur le pédalier permettent enfin à l'orgue de toucher un large public. Pendant les années 1990, pour les mêmes raisons qu'aux Etats-Unis, de nouveaux organistes apparaissent sur la scène jazz : Emmanuel Bex, Didier Mouret, Benoît Sourisse, Stefan Patry.
L'invention d'un instrument de musique répond souvent à un besoin. C'est le cas de ce piano électrique. Lorsque l'américain Harold Rhodes (1911 – 2000), professeur de piano, entre dans l'US Air Force pendant la seconde guerre mondiale, il est chargé de soigner le moral des soldats blessés au front. Il construit donc un piano suffisamment petit et léger pour être déplaçable dans une valise. Plutôt que des cordes, son piano fait vibrer des morceaux d'aluminium récupérés sur les ailes de bombardiers B-17. C'est donc dans un contexte "médico - musico - militaire" que prit forme le premier instrument d'une longue série (comme beaucoup d'inventions aux USA d'ailleurs !!).
La sonorité unique du piano Rhodes dérive du principe du diapason. Alors que le diapason commun a deux branches de longueur et de masse égales, les deux branches du diapason du piano Rhodes ne sont pas de même masse, forme ou taille. Elles ne sont semblables « que dans le ton ». La branche inférieure, plus élastique, appelée « tine », répond à la frappe du marteau en vibrant à une certaine fréquence et décrivant des cercles. La branche supérieure « Tone Bar », bien que cela ne se remarque pas, vibre à la même fréquence.
Il est donc possible d'accorder un tel instrument. Un petit ressort hélicoïdal sur la branche inférieure est enroulé en vue d’un ajustement serré. Ce ressort hélicoïdal agit en tant que contrepoids et, par conséquent, comme commande de ton. Déplacer ce ressort aura comme conséquence un changement de ton. Par ce moyen, il est alors possible d'arriver à un accordage fin, simplement en faisant glisser le ressort vers un point désiré sur la « tine ».
En 1959, Harold Rhodes est contacté par Léo Fender, le créateur de la Basse Précision, des guitares Télécaster et Stratocaster. Celui rachète la Société Rhodes dans l'intention de collaborer avec Harold à la création d'instruments. Cette collaboration dura jusqu'en 1965 et permit la commercialisation du Piano Bass, piano de 32 notes popularisé par Ray Manzarek des Doors. Le Piano Bass constituait pour l'époque une véritable nouveauté car il permettait aux claviéristes de jouer des basses profondes avec la main gauche et de piloter un autre clavier avec la main droite : hélas, on ne peut pas vraiment parler de succès commercial.
La collaboration avec Fender s'arrêta à ce modèle, car Léo Fender, n'aimant pas le son que les « tines » engendraient dans les aiguës, refusa de créditer la création d'un autre instrument. Frustré mais pas découragé, Harold entreprit avec l'aide de sa troisième femme, Dolores, la construction d'un piano électrique de 88 notes. C'est en travaillant à la fabrication de ce modèle dans son atelier qu' Harold Rhodes fut contacté par Goddard Lieberson de CBS et Don Randall. Ceux-ci proposérent à Harold de racheter sa société avec l'accord de Léo Fender. On raconte que CBS paye 13.000.000$ pour le rachat du nom Fender et Rhodes.
CBS permit à Rhodes de mettre au point et de commercialiser 2 modèles de pianos de 73 et 88 notes. Ses modèles de pianos furent fabriqués sous le nom Fender Rhodes jusqu'en 1974, puis sous le nom Rhodes ensuite. Ces 2 modèles sont aujourd'hui les plus célèbres pianos Rhodes. On distingue le Suitcase Piano, sorti en 1965 pour le 73 notes et en 1971 pour le 88 , muni d'une amplification et d'enceintes internes.
Et le Stage Piano Mark 1, sorti en 1970, modèle de 73 ou 88 notes, destiné à la scène et possédant à la place de l'ampli 4 pieds métalliques (donc moins lourd et plus facilement transportable). Et le Fender Rhodes Student Piano en 1968 (version modifié du Suitcase , au look "futuriste", à l'attention des enseignants et écoles de musique)
Au début des années 70, avec la tendance à électrifier le jazz, de plus en plus d'artistes utilisèrent le Rhodes : Herbie Hancock, Chick Corea, Stevie Wonder pour ne citer qu'eux. Devant le succès des modèles Suitacse et Stage, de nombreuses améliorations techniques furent apportées durant les années 70. Ainsi apparut le Suitcase Mark 2 et le Stage Mark 2 en 1979. Outre un toucher plus léger, la principale innovation était dans le look. Les Mark 2 possèdent désormais un couvercle plat renforcé (et non arrondi comme les Mark 1) qui permet de poser un autre clavier dessus. L'année suivante, sortit le dernier piano inventé par Harold Rhodes: le Rhodes Stage MK2 54 Notes, version 54 notes.
Les années 80 furent marquées par le développement des claviers électroniques. Le Rhodes "traditionnel" de confection "électro-accoustique" allait devoir s'adapter à la nouvelle "ère digitale", non sans quelques problèmes. En 1980, apparaît le Mark 3 EK10, un croisement de Stage Piano Mark2 et de clavier avec des voix synthétisées. En 1982, c'est la sortie du Rhodes Chroma, initialement appelé ARP CHROMA mais renommé ainsi après le rachat par CBS de la Société ARP en 1981. Le nom Rhodes apparaît sur des claviers électroniques qui sont de plus en plus éloignés de la sonorité originale : l'époque est aux oscillateurs, aux filtres et au Midi. La collaboration Rhodes - CBS se termine en 1983. On retiendra de ces 18 années la confection des Suitaces et des Stages, ces 2 modèles ayant fait entrer le Rhodes dans la légende.
En 1984, sort le MK5 Stage Piano, avec un nouveau design fait de plastique léger et dont 3 modèles étaient équipés de sorties Midi. Comme on le remarque, il n'existe pas de modèles Mark4 , car ce nom était réservé à un projet avorté de piano électronique fabriqué sous le nom Rhodes par la société ARP. En 1987, la société Rhodes est vendue au japonais Roland. Quelques modèles de pianos digitaux sortirent sous le nom Rhodes en 1989 : le Rhodes MK60 (64 notes) et le Rhodes MK80 (88 notes). Ces 2 modèles imitaient pauvrement le vrai son Rhodes, au grand dam d'Harold Rhodes. En 1991, sort le Rhodes VK1000 organ, tentative de Roland pour recréer digitalement les sonorités d'orgue Hammond B-3. Ce sera le dernier modèle sorti sous le nom Rhodes, mais est-ce encore vraiment un Rhodes ? Harold Rhodes n'aimait pas les sonorités que Roland avait introduites dans les modèles MK60 et MK80. En 1993 et jusqu'en 1997, Harold retourne à l'enseignement musical à Los Angeles, ce qui lui vaudra les éloges spéciales de la ville. Il profite aussi de ces années pour tenter de récupérer auprès de Roland l'utilisation de son nom et son droit d'utilisation. Harold plaisantait souvent en envisageant de vendre des nouveaux pianos électriques sous le nom de "SEDOHR". En 1997, la marque déposée Rhodes retourne à la famille. C'est à ce moment que l'état de santé d'Harold Rhodes se dégrade au point de nécessiter une hospitalisation qui durera jusqu'à sa mort survenue le 17 décembre 2000. Aujourd'hui, on peut certes rêver à un nouveau modèle de Rhodes....Mais le plus important n'est-ce pas que l'esprit Rhodes soit toujours vivant et présent musicalement ?
B. Chick Corea (1941)
Il nous a semblé que cet immense pianiste de jazz représentait le mieux ce type de jazzman qui utilisait à la fois le piano acoustique et le piano électrique. Nous nous attacherons dans cette partie à son utilisation du piano Rhodes dans sa carrière.
Armando Anthony Corea dit Chick Corea intègre au milieu des années 1960 le groupe du trompettiste Miles Davis. Il remplace à ce moment là le pianiste Herbie Hancock. Dans une interview donnée pour la firme Rhodes, Corea raconte qu'un jour en studio, Miles Davis pointa du doigt l'instrument et incita fortement le pianiste à l'utiliser en lui disant : « play it ! »[8]. Miles Davis raconte : « C'est moi qui lui en ai fait jouer. Il n'aimait pas beaucoup que je lui indique de quel instrument jouer. Quand il s'y est mis, il a vraiment aimé et c'est là-dessus qu'il s'est fait une réputation. » Chick Corea avouera plus tard son amour pour le son unique du Rhodes, pour ses multiples possibilités d'effets et d'amplification.
Chick Corea y gagnera en maturité et sortira de l'expérience avec une véritable carte de visite, fort de sa participation aux séances de In a Silent Way[9], Bitches Brew[10], Big Fun[11], etc. Au début des années 1970, il monte avec le bassiste Stanley Clarke le groupe électrique voué à la fusion Return To Forever et enregistre l'album éponyme[12]. Il gravera notamment aux côtés du vibraphoniste Gary Burton, chez le label ECM, le très raffiné Crystal Silence[13]. Le son électrique se perpétue dans les années 1980 lorsque le musicien crée son Elektric Band autour de John Patitucci (basse), Dave Wekl (batterie), Eric Marienthal (saxophone) et Frank Gambale (guitare). Au Rhodes, son jeu à la fois mélodique et très rythmique s'exprime pleinement. Son phrasé reflète souvent son approche très percussive de la musique : « Je ne suis pas attiré par le solo sur claviers électroniques, je préfère le son d'un orchestre et je n'exerce aucun contrôle sur le son des autres. Nous jouons ensemble, tout repose sur un jeu d'interactions ... ».[O12]
C. D'autres utilisateurs du Fender Rhodes
Chick Corea n'a pas été le seul pianiste a utiliser le piano Rhodes dans sa carrière de pianiste. N'oublions donc pas de citer Joe Zawinul (1932 – 2007), compagnon notamment du saxophoniste Cannonball Adderley et cofondateur du groupe Weather Report. Keith Jarrett (1945), pianiste unique au parcours extraordinaire et à la production presque mégalomaniaque, qui détesta les instruments électriques avant de changer d'avis lorsqu'il intégra le groupe de Miles Davis en 1970. Herbie Hancock (1940), au sein du groupe de Miles Davis et de ses diverses formations électriques comme les Headhunters.
VI BIBLIOGRAPHIE
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[1] BALEN, Noël, L'Odysée du Jazz, Ed. Liana Levi, Paris, 2002, p.403.
[2] SMITH, Jimmy, House Party, 746546-2, EMI, 1957.
[3] SMITH, Jimmy, The Sermon, 746097-2, EMI, 1958.
[4] SMITH, Jimmy, Cool Blues, 784441-2, EMI, 1958.
[5] SMITH, Jimmy, Crazy Baby, 784030-2, EMI, 1960.
[6] SMITH, Jimmy, Midnight Special, 784030-2, EMI, 1960.
[7] SMITH, Jimmy, The Cat, 810046-2, Polygram, 1964.
[8] « Joues-en ! »
[9] DAVIS, Miles, In a Silent Way, Col. 450982-2, Sony,1969.
[10] DAVIS, Miles, Bitches Brew, Col. 460602-2, Sony, 1969.
[11] DAVIS, Miles, Big Fun, 2 CD, CDA 221398, Média 7, 1972.
[12] COREA, Chick, Return to Forever, 811978-2, ECM, 1972.
[13] BURTON, Gary, Crystal Silence, 831331-2, Polygram, 1973.
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