En 1945, Milt Buckner est au piano aux côtés du vibraphoniste Lionel Hampton. Ils enregistrent cette année-là l'album Vibe Boogie[1]. Plus tard en 1961, Milt Buckner utilise l'orgue Hammond sur l'album Midnight Mood[2].
Au piano dans Maiden Voyage[3], son album de 1965, nous retrouvons Herbie Hancock en 1973 aux synthétiseurs sur l'album du groupe éponyme Headhunters[4].
Le pianiste Joe Zawinul enregistre quant à lui de nombreux albums avec le saxophoniste Cannonball Adderley dans les années 1960. Au début des années 1970, il fonde le groupe Weather Report et enregistre en 1977 l'album phare Heavy Weather[5] dans lequel il utilise synthétiseurs et pianos électriques.
Plus récemment, en 2003 et 2005 nous pouvions écouter le pianiste Baptiste Trotignon sur les albums Solo[10] et Solo II[11]. En septembre 2007, il enregistre l'album Trouble Shootin[12] avec le saxophoniste Stefano Di Battista et joue de l'orgue Hammond.
Ces quelques exemples pris au hasard dans l'histoire du jazz démontrent que le pianiste de jazz n'utilise pas exclusivement le piano acoustique.
Au cours de leur carrière, pour des raisons artistiques et esthétiques, d'immenses pianistes tels que Chick Corea, Herbie Hancock ou encore Keith Jarrett ont délaissé un temps le piano pour se consacrer aux synthétiseurs, et autres pianos électriques. Plus simplement, pour des raisons matérielles, il arrive que le pianiste n'ait pas de piano à sa disposition dans le lieu dans lequel il va jouer. Le pianiste de jazz doit s'adapter :
« S'il reste toujours des farouches partisans du piano en bois (on pense à Keith Jarrett), tous les jeunes pianistes auront l'occasion, dans leur carrière, de se pencher sur un synthétiseur ».[13]
Il m'a donc semblé intéressant de ne pas consacrer exclusivement ce travail à l'étude du seul piano acoustique. Mais un tel exposé ne peut malheureusement pas embrasser l'ensemble des instruments électriques à claviers utilisés par les jazzmen. Notre choix se limitera donc volontairement à l'étude du piano acoustique, de l'orgue Hammond B-3 et du piano électrique Fender Rhodes. Nous n'oublions donc pas de mentionner l'existence de claviers mythiques comme le Wurlitzer, le Moog, le Minimoog, la Clavinet, le Synclavier, ainsi que l'ensemble des claviers électroniques (Yamaha DX7 ou WX7, ARP 2600, Prophet V, synthétiseurs, vocoder, sampler Akaï S 900, expander TX 81 Z, etc.) dont l'étude avec l'interface MIDI pourrait constituer à elle seule un travail indépendant et monumental.
Afin donc d'illustrer le mieux possible la pratique du pianiste de jazz, nous axerons cet exposé autour de trois chapitres. Dans un premier temps nous parlerons évidemment du piano acoustique, depuis le piano bastringue au grand piano de concert. Dans un deuxième chapitre, nous présenterons l'orgue Hammond B-3, instrument incontournable lorsqu'il s'agit de parler de l'orgue de jazz. Enfin, nous nous attarderons sur l'étude du piano électrique Fender Rhodes. Pour chacune de ces parties, en plus de l'aspect organologique (facture et historique), nous évoquerons les différents modes de jeu utilisés en parlant des grands représentants de chaque instrument.
« Cet instrument de charretier ». Voltaire.
Le piano est un instrument de musique à cordes frappées et à clavier. Il arrive de considérer le clavecin comme étant l'ancêtre du piano. Or le clavecin est un instrument à cordes pincées : les deux instruments relèvent l'un et l'autre de lignées parallèles et totalement différentes. Par rapport à de nombreux autres instruments dont on trouve les origines dans la Bible et dès l'Antiquité, le piano a des origines plus tardives.
Le tympanon est justement un instrument de l'Antiquité. Il existe aujourd'hui sous une forme plus moderne et sous l'appellation cymbalum (ou dulcimer en anglais), d'origine hongroise.
Tout comme le piano, cet instrument possède un cadre de bois ouvragé sur lequel les cordes sont tenues, des pieds élégamment tournés et parfois même une pédale douce. Seule différence : ses cordes sont frappées par de petits marteaux tenus à la main par l'instrumentiste. Le clavier n'apparaît qu'au Moyen-Age, sans doute au milieu du XIVème siècle : il s'agit en fait de l'adaptation du clavier de l'orgue aux instruments à cordes. La création du clavier donne naissance à deux familles distinctes d'instruments :
- les instruments à cordes frappées : les clavicordes
- les instruments à cordes pincées : les épinettes (appelées aussi virginals en Angletterre)
Si les deux types d'instruments se ressemblent à premières vues, les apparences sont trompeuses et les principes de fonctionnement sont totatement différents :
« Dans l'épinette, le sautereau, petite pièce de bois située perpendiculairement à l'extrêmité de la touche et portant une plume, dépassait de la corde qu'elle grattait en retombant de son propre poids. Conséquence : la force avec laquelle on frappait la touche n'avait aucune influence sur l'intensité du son produit. Dans le clavicorde, le « pilote », équivalent du sautereau, soulevait directement une sorte de petite lame métallique ressemblant un peu au méplat d'un tournevis, qui frappait la corde quand on abaissait la touche.
Dans ce cas, puisque le mouvement était directement transmis à la corde, on pouvait faire varier l'intensité du son. »[14]
Même si le clavicorde bénéficie de quelques perfectionnements, le son demeure à la fois faible, sourd et court. C'est l'épinette et son grand frère le clavecin qui profitent de considérables évolutions et ce jusqu'aux dernières décennies du XVIIIème siècle. Bartolomeo Cristofori (1655 – 1731), facteur d'origine padouane, va s'intéresser au clavicorde et va résoudre son problème de faiblesse sonore :
« Cristofori remédia à ces inconvénients en substituant à ce système un marteau articulé indépendant qui, mû par le « pilote » situé au bout de la touche, vient frapper plus ou moins vivement la corde pour s'en échapper aussitôt tandis qu'un étouffoir (pièce de cuir ou de feutre) vient faire taire cette note dès que la touche est relâchée. »[15]
Le pianoforte est né. Cette révolution organologique, relatée en 1711 dans l'article de Scipione Maffei, sombra étonnament dans l'indifférence la plus totale. C'est le facteur d'orgues saxon, Gottfried Silbermann (1683 – 1753) qui découvre le texte novateur. Et tout en essuyant les critiques d'un certain J.-S. Bach, Silbermann construit péniblement les premiers pianofortes.
Le système Cristofori continue d'être perfectionné. Notamment avec J.-A. Stein (1728 – 1792) qui améliore le système d'échappement et d'étouffoir, ce qui lui attire les faveurs de Mozart et Beethoven. La forme du pianoforte imite celle du clavecin : une caisse horizontale en forme de harpe dont les cordes aiguës et graves sont respectivement attachées aux parties étroites et larges de l'instrument. L'appellation piano se vulgarise et les facteurs rivalisent d'imagination : piano pyramide, piano carré (avec John Broadwood (1732 – 1812)). Les caisses de résonnance sont renforcées, l'amplitude du clavier est portée à cinq puis à six octaves, les cordes sont disposées diagonalement et verticalement (R. Wornum (1780 – 1852) invente le piano droit).
« Pleyel, [...] en France, transforma l'artisanat du pianoforte en industrie du piano. »[16]
C'est aux facteurs américains que nous devons l'utilisation prépondérante du métal dans la facture du piano. Heinrich Engelhard Steinweg (1792 – 1871) fonde avec ses fils en 1853 la firme Steinway & Sons. Son « grand » piano possède un cadre en fonte et un cardage croisé en éventail. Le piano à queue moderne naît donc avec le grand Steinway de 1859 : cordes en acier filé, ivoire puis matière plastique pour les touches, etc.
[1] The Swinging Block-Chords Pianist, Jazz Archives, EPM, 2002.
[2] BUCKNER, Milt, Midnight Mood, 660554/1/2, Vogue, 1961.
[3] HANCOCK, Herbie, Maiden Voyage, 746339-2, EMI, 1965.
[4] HEADHUNTERS, Headhunters, Col. CD 65928, Sony, 1973.
[5] WEATHER REPORT, Heavy Weather, Col. 468209-2, Sony, 1977.
[6] COREA, Chick, Now He Sings, Now He Sobs, SS 18039, Solid State, 1968.
[7] COREA, Chick, Return to Forever, 811978-2, ECM, 1972.
[8] JARRETT, Keith, The Köln Concert, 810067-2, Polygram, 1975.
[9] DAVIS, Miles, Get Up With It, KG 33236, Columbia, 1970.
[10] TROTIGNON, Baptiste, Solo , Naïve, 2003.
[11] TROTIGNON, Baptiste, Solo II, Naïve, 2005.
[12] DI BATTISTA, Stefano, Trouble Shootin, Blue Note, 2007.
[13] BALEN, Noël, L'Odysée du Jazz, Ed. Liana Levi, Paris, 2002, p.565.
[14] GEFEN, Gérard, Piano, Ed. Du Chêne, Paris, 2002, p.12-13.
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